2 juil. 2009

Un pays à l’héritage communiste particulier

À la suite de la Seconde Guerre Mondiale, la Pologne, comme d’autres pays d’Europe de l’Est, a été sous le joug communiste. L’influence stalinienne y a été moins forte qu’ailleurs, cependant les restes de cette période sont encore visibles aujourd’hui, notamment dans le paysage agricole.

Naissance de la Pologne communiste

La Pologne a été rayée de la carte en 1795, partagée entre la Prusse, l’Autriche et l’URSS. C’est suite à la première guerre mondiale, en 1920, qu’elle retrouve son indépendance, mais pour une courte durée. Envahie sans déclaration de guerre par les troupes allemandes le 1er septembre 1939, puis par les troupes soviétiques à partir du 17 septembre, la Pologne est une nouvelle fois divisée : entre l'Allemagne à l’Ouest et l'URSS à l’Est.

L’Allemagne vaincue en 1945, les conférences de Yalta et de Potsdam fixent les frontières de la Pologne contemporaine, suivant la ligne Curzon à l'Est et la ligne Oder-Neisse à l'Ouest. L’Union Soviétique libère ainsi la Pologne tout en lui confisquant 30% de son territoire et en lui imposant un système totalitaire. Les communistes promulguent une loi de réforme agraire pour gagner le soutien des paysans.

Le paysage agricole polonais sous l'influence communiste

À la sortie de la guerre, les fermes sont petites et familiales ou de grande taille et possédées par la noblesse polonaise. Les terres et les biens (à partir de 50 ou 100 ha suivant les régions) ont été expropriés sans indemnisation par les Soviétiques. Les propriétaires spoliés n’ont pas d’autre choix que de quitter la commune. En parallèle, les paysans déplacés de l’Est du pays alors occupé par l’URSS récupèrent des exploitations de familles allemandes émigrées ou chassées de l’Ouest.

Les transformations agricoles à la sortie de la guerre sont nombreuses, mais elles profitent surtout à l’Etat, qui s’approprie 40 à 70% de la superficie agricole à l’Ouest du pays. Les terres sont mises en commun et les agriculteurs polonais ne sont plus que des exécutants de l’Etat. Les autorités choisissent l’oppression : falsification des élections en 1947, répression contre les militants paysans, soumission des plus riches à des livraisons obligatoires de produits agricoles à 50% du prix réel.

De 1956 à 1970, la collectivisation forcée est progressivement abandonnée, mais les fermes d’Etat continuent de bénéficier en priorité des investissements agricoles (80% pour 20% des terres). De 1971 à 1980, pour s’engager sur la voie de la modernisation, la Pologne s’ouvre aux investissements étrangers, accorde des prêts bonifiés aux agriculteurs, subventionne les prix agricoles et abandonne les taxes sur les intrants. En revanche, l’Etat maintient son contrôle sur les structures rurales. Il en résulte des déséquilibres économiques très profonds. Durant les années 80, le pays vit une grave crise économique, avec une inflation très forte. En parallèle, la Pologne voit la montée de popularité de Solidarnosc, premier syndicat indépendant. En 1989, en parallèle à la chute du mur de Berlin, le gouvernement polonais sous influence communiste démissionne à l’avantage du pouvoir démocratique.

La politique agricole totalitaire des Soviétiques se fixait deux objectifs qu’ils n’ont pas su concilier : sur le plan idéologique, collectiviser les terres pour contrôler la paysannerie et la production alimentaire, sur le plan technique, produire plus pour satisfaire les besoins de la classe ouvrière.

Des opinions divergentes, 20 ans après la chute du communisme

En 20 ans à Varsovie, capitale du pays, le paysage a changé. De grands buildings en verre très récents et des centres commerciaux forment désormais le centre de la ville. Des affiches publicitaires de dizaine de mètres de long et de large ornent chaque bâtiment. Cette mutation n’a cependant pas pu effacer tous les héritages du passé. Le Palais de la Culture, un bâtiment imposant de plusieurs centaines de mètres, cadeau de Staline à la Pologne, reste le symbole de cette ville totalement détruite pendant la guerre...

Cette année 2009 est importante, la Pologne fête les 20 ans de la chute du communisme. Des photos à la gloire des personnes militantes pour une Pologne indépendante et démocratique décorent la ville. Cependant, alors que la population des villes semble d’accord pour condamner l’époque communiste, les avis sont plus partagés à la campagne…

M. Rozmus est agriculteur en Varmie-Mazurie, une région au Nord de la Pologne. Cette région appartenait à l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Quand la région a été récupérée par les Soviétiques, 80 % des terres ont été nationalisées. Le village a gardé une allure toute particulière : il n’y a pas de maisons individuelles, comme nous avons l’habitude d’en voir à la campagne, mais plutôt de petits immeubles où logeaient les ouvriers agricoles qui travaillaient sur les terres de l’Etat. M. Rozmus a une grosse exploitation de 500 ha. Il nous raconte qu’il s’est bien débrouillé quand les terres ont été redistribuées. Il a pu en acheter très rapidement, ce qui n’a pas été le cas de tous les agriculteurs polonais. Certains attendaient des aides de l’Etat pour pouvoir acheter des terres, mais pendant ce temps ce dernier les vendait aux gros capitaux étrangers. Les agriculteurs polonais n’avaient pas accès aux terres de leur pays et ils n’y ont toujours pas accès car les prix restent inabordables. Finalement la situation n’a pas tellement changé pour certains agriculteurs polonais qui ne sont toujours pas propriétaires des terres qu’ils travaillent.

M. Rozmus nous raconte qu’il ne regrette pas du tout l’époque communiste. Il n’y avait aucune démocratie, aucune liberté de penser, de s’exprimer. On pouvait être emprisonné si l’on avait un avis différent de celui du gouvernement. En plus, il n’y avait pas d’équipements et de machines et même si les gens avaient de l’argent, ils ne pouvaient pas acheter car les magasins fournissaient très peu de matériels.

Cependant les avis sont partagés sur le souvenir de cette époque. Nous avons rencontré une famille qui dirige une coopérative agricole. Ils sont 10 agriculteurs à avoir regroupé leur terre pour travailler en commun. Les machines appartiennent à la coopérative et chacun peut en disposer comme il le veut. 3 agriculteurs sont élus pour prendre les grandes décisions. Ils nous racontent qu’ils ont gardé le modèle communiste parce que changer la structure des exploitations demandait trop de travail. Ils affirment également regretter cette période. Ils disent qu’ils gagnaient davantage, qu’ils étaient moins angoissés et qu’ils étaient sûrs d’avoir quelque chose à la fin du mois. Le gouvernement s’occupait de tout pour eux et ils avaient l’impression de gagner leur vie, ce qui n’est plus le cas actuellement.

Une évidence : Oui pour l'Europe ! mais pas celle-là...

Même si les avis divergent beaucoup à propos du communisme, presque tous les agriculteurs se retrouvent sur l’entrée de la Pologne dans l’UE. Les agriculteurs polonais que nous avons rencontrés ne sont pas réfractaires à l’ouverture des frontières et à l’idée d’Europe. Cependant, ils condamnent tous la façon dont est menée la politique agricole européenne : des aides injustement réparties, un travail administratif démesuré, un désintérêt envers les agriculteurs polonais, peu d’aide à l’installation, mais surtout peu de suivi et aucune cohérence entre les contraintes imposées par l’UE et les avantages qu’en tirent les agriculteurs sur le terrain. Ils sont sceptiques quant au devenir de la Pologne agricole. Selon eux, s’ils ne sont pas plus soutenus par l’Europe ou par leur propre gouvernement, le secteur primaire est amené à disparaître définitivement.

Certains disent même que la Pologne n’était pas prête à rentrer dans l’UE et que le pays n’a fait que passer d’une dépendance à l’Est à une dépendance à l’Ouest…

24 juin 2009

Le rendez-vous des Jeunes Agriculteurs

C’est perché à 1 000 m d’altitude sur les orgues basaltiques du Cantal dans la petite ville de St Flour, que s’est tenu cette année le 43ème Congrès National des Jeunes Agriculteurs. Choisir le Cantal pour réunir des agriculteurs de toutes les régions de France fut un choix très approprié, non seulement de part sa localisation centrale, mais surtout car c’est un département très concerné par les problématiques agricoles (15 % des actifs cantaliens travaillent en agriculture, ce qui est bien au-dessus de la moyenne nationale, de 6 %). Le contexte est idéal et le congrès des JA est très bien accueilli.


Les JA veulent investir dans l’agriculture…

« Il transmet, je m’installe : investissons tous dans l’agriculture » : le thème de cette année défini bien les priorités du syndicat des Jeunes Agriculteurs (JA). Selon eux, il faut aider les novices à se lancer dans leur métier grâce au savoir-faire des anciens, et leur assurer un soutien économique pour se stabiliser les premières années. Il faut également proposer une aide à l’installation pour inciter les jeunes à se tourner vers l’agriculture, métier noble et d’avenir trop souvent mal considéré, afin d’éviter l’agrandissement des exploitations agricoles déjà existantes et la diminution du nombre d’agriculteurs. Ces questions sont capitales, car comme le disait le président national des JA William Villeneuve, « supprimer une génération de génisses, c’est dangereux pour tout le troupeau ». En effet, c’est de cela dont il s’agit, et dont il a été question à ce congrès : comment guider le monde agricole, pour défendre l’avenir de l’agriculture française et même de l’agriculture européenne.
C’est un agriculteur impliqué dans les questions agricoles qui nous a éclairées : Julien Valentin. Il est vice-président du CEJA (Conseil Européen des Jeunes Agriculteurs), une organisation regroupant les institutions de jeunes agriculteurs de 21 pays européens et défendant une politique rurale bien précise : aider à l’installation des jeunes et défendre la place de l’agriculture en Europe notamment en défendant la politique agricole commune (PAC) comme un facteur de progrès pour l’agriculture européenne. Ce dernier point est un combat acharné puisque celle-ci est remise en cause aujourd’hui.

… Pourtant l’Europe se désengage de l’agriculture

La PAC voudrait faire disparaître les aides à la production pour 2013. Cela fait plusieurs années qu’il en est question, à la demande des pays nordiques et de l’Angleterre. Le président Français, Jacques Chirac, formellement opposé à leur suppression, avait réussi à les maintenir jusqu’à cette date. Les opposants de la PAC critiquent son budget colossal (40 milliards d’euros environ) qui constitue 40 % du budget européen. Pourtant d’après Julien Valentin, cette politique coûte moins que la défense et la recherche, et qui plus est, il est normal que la PAC constitue la part principale du budget européen puisque qu’elle est la seule politique réellement en place et à l’origine de la construction européenne. La France défend aussi l’importance de garder les aides PAC. Ces aides agricoles permettent d’investir dans le pays à long terme, ce qui rapporte en échange beaucoup de richesses. Un investissement économique dans quelque chose de durable et à forte valeur ajoutée est toujours très positif pour un pays. Julien Valentin ajoute : « Nous ne pouvons pas reprocher à un agriculteur d’investir, il est entrepreneur, et mettre de l’argent dans un projet, c’est la définition même de l’entreprise ». Surtout qu’en agriculture, un emploi direct (agriculteur) donne une multitude d’emplois indirects (conseiller agricole, chercheur qualité et développement, contrôleur qualité, transformateur, distributeur, assureur...). Pour les JA, la suppression des aides est symbolique d’un désintérêt de l’Europe envers l’agriculture. « L’Union Européenne se désengage de la question agricole qui n’est plus prioritaire, et s’oriente désormais vers d’autres domaines stratégiques comme celui de l’énergie ». Il semble que la PAC se « détricote », et nous ramène 40 ans en arrière.

La disparition des aides montre le désengagement de l’Europe vis-à-vis de son agriculture. Elle fait le choix de ne plus protéger les agriculteurs et les met alors en concurrence totale sur le même marché.
La crise du lait actuelle illustre bien cette nouvelle tendance. Les quotas laitiers ont été mis en place en 1984, suite à une production excessive de lait, car le stockage et l’exportation des excédents coûtaient trop chers à l’Europe. Chaque pays européen s’est vu alors attribué une quantité maximale de lait à produire. Aujourd’hui la Commission voudrait supprimer ces quotas pour laisser une concurrence totale entre les pays européens, diminuer ainsi le prix du lait sur le marché et surtout permettre aux pays d’augmenter leurs exportations d’un pays à l’autre. Cependant Julien Valentin, comme beaucoup, condamne cette politique. Il y a toujours des pays plus compétitifs que d’autres et il craint que la suppression des quotas conduise à la spécialisation des Etats membres. Cela menace certains éleveurs laitiers qui se verront obligés d’abandonner leur production face à la concurrence, mais une telle division de l’agriculture mettrait en danger les terroirs et serait une catastrophe pour l’environnement et pour l’indépendance alimentaire des pays.

Pour une Europe plus juste et plus cohérente…

Il apparaît ainsi fondamental de protéger la diversité des agricultures européennes et même la protection de l’agriculture européenne en général. Julien Valentin explique cependant qu’il a du mal à faire porter la voix de la France au CEJA. Beaucoup de pays sont prêts à se lancer dans l’ultralibéralisme et la concurrence la plus totale et voient la France comme un pays souvent trop conservateur qui a peur de s’investir.

Selon les JA, la France agricole n’a du sens que dans une Europe agricole. Il ne faut pas renoncer à la PAC, mais la réformer pour la rendre encore plus forte. Ce qu’ils condamnent c’est le manque de cohérence de l’Union. Par exemple, il est possible d’importer des OGM en France venus d’autres pays, même si c’est interdit d’en produire pour la consommation sur le territoire français. « C’est de l’hypocrisie que d’accepter de polluer à l’étranger », voilà ce que pense William Villeneuve, président national des JA. Il faut aussi trouver des homologations européennes sur les produits phytosanitaires. Il est incompréhensible qu’il soit autorisé de mettre sur le marché commun, des fraises espagnoles cultivées avec des produits chimiques interdits dans tous les autres pays européens. Un autre problème, c’est les charges salariales qui ne sont pas les mêmes selon les pays. En Alsace, on préfère acheter de l’autre côté de la frontière, où le prix de la main d’oeuvre est plus bas, ce qui se répercute sur le prix des produits finis.

Si l’on veut réformer la PAC, il faut surtout et avant tout une politique avec un tronçon réglementaire commun pour les 27 pays, afin d’éviter les distorsions de concurrence et développer ainsi un marché libre, cohérent et juste. Nous devons « partager plus que des marchés », voilà l’idée que défend Julien Valentin au niveau européen.

Pour une Europe qui écoute ses agriculteurs

Comment construire une politique agricole européenne juste et cohérente alors que les agriculteurs se sentent déconsidérés ? La nouvelle réforme sur la transparence des aides a ainsi largement été critiquée pendant le congrès. Elle permet de trouver sur internet le montant des aides que touche chaque agriculteur. Beaucoup d’entre eux se sentent humiliés et montrés du doigt, et n’admettent pas le fait d’être les seuls à devoir rendre des comptes. « Les Français nous voient comme des assistés », disent-ils, et la plupart pense que c’est une honte de donner ces chiffres sans explications. Ces derniers sont une part du chiffre d’affaire et ne représentent en rien le revenu des agriculteurs. Pourquoi est-ce que l’Europe ne divulgue pas les aides données aux autres secteurs ? « Nous sommes d’accord pour une transparence, mais une transparence pour tous ! ». C’est ce que les agriculteurs regrettent en général, d’être mis de côté. Alors, lorsqu’un congrès comme celui-ci a lieu, ils sont ravis car ils reprennent conscience qu’ils ne sont pas seuls. Ils rentrent chez eux motivés et soulagés qu’on les ait entendus.



C’est pourquoi, lorsque Michel Barnier est entré en scène pour faire son dernier discours en tant que ministre de l’agriculture, certains jeunes agriculteurs ne se sont pas gênés pour marquer leur mécontentement. Heureusement le débat continu, les questions restent ouvertes et le prochain congrès se prépare déjà…